Paintings


My approach to painting is more concerned with celebration than it is with exploration. It is the exultation of the Universal Theme inherent in the very nature of creation unhindered by a need to conform to the precepts of contemporary art.


Universal Theme

Miniatures

Portraits



Les Cordes du Temps


Les Toiles d'Ashley
Par Christian Michel


Ashley ne peint pas.
Ashley érige des toiles - comme on dresse une stèle.
Ashley élève,
bâtit,
édifie.
Et ses toiles ont l'énergie dulcifiée de la matière.
Pourtant sa peinture n'est pas matière, car son art est dessin, ou écriture. Ce qui est même.
Mais le dessin n'est pas la minutie du tracé, comme l'écriture n'est pas la calligraphie. Le dessin est connaissance intime des formes. De leurs forces et de leur tension, de leur conflit, dont la matière ne porte que la trace de surface, sismographique. Art de la disposition donc, de la composition et de la construction, non de l'éloquence arabesque.

Ses compositions sont monumentales, car toujours les formes mal - c'est-à-dire bien - équarries, s'y centrent en gloire, masses solennelles et grandioses, qui occupent la toile comme une armée occupe un territoire. Que la toile contient avec peine, et qui la débordent. Qui contraignent l'espace dans ses marges. Qui soumettent le regard.

Mais cette forme n'est rien sans celle qu'elle délimite, et qui lui répond. Non pas fond, ni arrière-plan, mais sa marge, et pourtant centrale. Sa pareille et sa parèdre.
Son ciel, sa voûte, son berceau. Étendue extensive et sans forme assignable, pure intensité, silence dense et illuminé.
D'où la forme émerge. Matériellement. Dans l'épaisseur du trait qui s'étend et s'épand, arête majuscule et volume sculptural.

Ce qui sourd du fond reste pourtant insu. Et pourtant agit, comme les morts fertilisent la plaine batailleuse, comme le cours souterrain abonde la rivière.


IN MEMORIAM


Élémentaires et premières, les formes qui peuplent les toiles d'Ashley sont épures, maigres et planes : croix, triangles, cercles, rectangles, hémicycles.
Que représentent-elles ? Rien.
C'est-à-dire, en art comme en langue, quelque chose - qu'elles rappellent et dont elles sont l'indécis souvenir.

Ces formes sont figures.
La croix est glaive - ou torse. Le triangle est dune - ou pyramide
Le cercle est coupe - ou giron ou puits.
L'hémicycle est crosse - ou crâne ou colline ou tumulus.
Le rectangle est dolmen - ou table ou cercueil ou stèle ou pierre dressée ou livre.
Chaque figure est donc simultanément et indissolublement objet, et symbole.

Deux figures se distinguent encore, irréductibles à ces formes simples, qu'elles combinent pourtant.
L'arbre : croix et cercle.
La déesse mère (Dame Blanche, Night Mare) : croix et rectangle et hémicycle. Reconnaissable encore sous les atours du tumulus orienté, alpha (" A ") et oméga (" B ") de la toile. Absente et pourtant omniprésente. Forme plus figurative et plus complexe, plus rare aussi. Qui mêle emblèmes masculins et féminins. Ou plutôt qui ignore la différence humaine des sexes, car elle est inhumaine - ou surhumaine.

Mais ce que l'œil, ou la mémoire, reconnaissent, la figure, dans son identité irrésolue, s'en déprend.
Ni crâne ni tumulus ni torse. Ni arbre ni déesse mère.
Et tout ça pourtant à la fois. Et pourtant non. Dans cet écart entre ce qu'elle n'est pas et ce dont elle est la mémoire, la figure élit place, incertaine.
Parce que la figure est le tombeau du monde.


ÉCRITURE


Cette figure est lettre, et écriture, et poème.

Écriture ? Plutôt signe, ou mieux chiffre - énigme et mystère, dit du secret. Lettres incomplètes et fragmentaires, lettres usées, rognées, érodées et corrodées, qui sont traces indécises plus que signes, vestiges plus qu'œuvres. Mais qui résistent à l'oubli.
Majuscules minuscules, minuscules majuscules, corps pétrifiés dans leurs ultimes soubresauts, jambes et épaules brisées. Elles rognent la surface de la figure, comme l'acide corrode la gravure. Ou peut-être s'esquissent-elles du plus profond de la toile, de son lointain, émergeant d'une oublieuse mémoire de lin.

Mais ce que l'œil reconnaît, l'âme et l'esprit ne savent le déchiffrer.

On ne comprend rien à cette écriture.
Non pas parce qu'elle est illisible ou indéchiffrable. La matrice plastique et spirituelle des toiles d'Ashley est le Duan Amhairghine (le " Chant d'Amergin "), inlassablement reproduit sur la toile, dans un geste à chaque fois inaugural et fondateur. Parfois, d'autres poèmes, dont ne survivent que bribes incertaines et fragments inarticulés : Câd Goddeu (le " Combat des Arbres "), Hanes Taliesin (le " Conte de Taliésin ").
L'exégète le sait et s'en satisfait, rassuré.

Mais savoir n'est pas voir.
Les toiles d'Ashley ne représentent rien.
Ni crâne, ni tumulus, ni torse. Ni arbre ni déesse mère.
Les toiles d'Ashley ne reproduisent rien. Ne transposent rien. N'illustrent rien.
Ni le Chant d'Amergin. Ni le Câd Goddeu. Ni le Hanes Taliesin.

Ou plutôt si. Elles clament silencieusement que le sens prophétique et divinatoire de ces poèmes s'est perdu.
Que le monde qui a présidé à leur écriture s'est aboli.
Que les correspondances entre l'art, les signes et le monde - Beth-Luis-Nion - se sont amuies.
Que l'accord du savoir, de la science et de la poésie ne résonne plus - ou alors marginalement, chez ceux qui, comme autrefois druides, indiens ou arborigènes, célèbrent encore la nature sans prétendre en être comme maîtres ou possesseurs.

La question du symbolisme des toiles d'Ashley est donc oiseuse, puisque le symbolisme suppose le chiffre, qui permet le déchiffrement.
Or les signes sont épars, et le savoir, oublié.
Et la toile reste énigme.

Les toiles d'Ashley portent la mémoire de cette époque révolue, et disent le regret d'un monde où les forces cosmiques, les dieux terribles et sublimes, les déesses désirables et effrayantes, s'invitaient à la table de l'homme, de la nature et du monde.

Mais ce que le tableau affirme, simultanément le tableau le nie.
L'abolition du monde est son souvenir. Et son anamnèse est sa résurrection. Car les toiles d'Ashley font vibrer les cordes du temps.


CENOTAPHE


" Je suis la tombe : de chaque espérance " (" Chant d'Amergin ").
Tomb of Hope (2003). " Tombeau de l'espérance " : ci-gît l'espérance. " Tombeau de l'espérance " : le tombeau est espérance, aussi.
Et l'espérance renaît.

La toile est le tombeau du poème.
Monument, de nouveau. Qui dit la disparition du poème, et de son monde. Mais qui en préserve aussi la mémoire. L'esprit, et la lettre, de nouveau. Qui retrouve son expressivité première et sa puissance d'incarnation : force avant d'être forme, et forme avant d'être signe.

Cette langue qui s'esquive est aussi une langue qui s'esquisse. Chant ancien et perdu qui s'élève de nouveau, par bribes muettes. Langue abolie et renaissante, babil et balbutiement.
Ce qui naît pour faire signe, mais qui reste encore insu.

Originelle et récurrente, la figure du tumulus est matrice et emblème du geste pictural. Dans l'érection du tumulus comme dans les toiles d'Ashley, première est la forme. Celle de la chambre et de son couloir. Celle du poème et de sa lettre.
Et si le couloir mène à la chambre, à l'offrande, au corps, la lettre mène au poème, à son sens, à ses sens.
Pourtant, dès sa conception, la chambre n'existe que pour disparaître. Submergée par la pierre du cairn et par la terre du tertre. Sable et roches et végétation lentement sédimentés, la chambre s'absente.
De même, la lettre et le poème, emblèmes du sens, s'enfouissent lentement dans la matière de la toile, écrin et crypte, désormais invisibles, soustraits à l'attention.

Mais si le tertre cache la chambre, la chambre lui donne son sens et sa densité. Car le tertre n'abolit pas la chambre, il la préserve en la recouvrant, cachée mais active, souterrainement. Mais pour nous qui venons trop tard, la chambre semble vide.
Que psalmodient silencieusement les toiles d'Ashley ?
Que le monde dont le poème est le signe survit encore, préservé.
Où ça ?
Là.
La toile est ce monde qu'elle dit pourtant n'être plus.


MONDE


Les toiles d'Ashley ne sont pas des tableaux.
Elles ne représentent pas le monde, elles ne l'imitent pas, artifice et artefact : elles sont monde.

Le geste d'Ashley n'est pas pictural, il est démiurgique.
Ashley ne peint pas. Sa main ajuste et ajointe les éléments, et nomme le monde.
Eau, terre, air, feu. Et âme. Éléments du monde selon les Grecs.
Eau, ciment, pigment, liant. Et âme. Éléments du monde selon Ashley.
Qui doivent encore à la tombe. Terre du tertre - ciment fluide comme le sable. Pierre du dolmen - ciment dur comme le roc.

Matière ambiguë et paradoxale : bloc et grain. Matière une et multiple, mouvante et changeante : cotonneuse, chatoyante, brumeuse, veloutée, poudreuse, nébuleuse, nuageuse. Riche des mille nuances de la matière. Glace, poussière, roc, velours, sable, neige, bois.
Car l'œil est organe tactile.

Et cette peinture est matière minérale, qui doit à la terre, encore : craquelures givrées, laves plissées, sables soufflés et vagues, écorces arides et sèches, sols fissurés et striés et crevassés. Tous les états de la matière en éclat.

Matière sédimentée en couches telluriques, qui recouvrent les précédentes. Qui résistent, qui regimbent, qui s'apaisent, mais qui toujours émergent ou affleurent, plissements hercyniens, brusques percées. Matière animée d'un sourd mouvement tectonique, qui se creuse, se plisse, se soulève, s'incline, se déprime, s'enfonce, se recourbe, s'enroule.

Surfaces grattées aussi. Frottées, raclées, rognées, rongées. Effondrées par pans entiers, mises à mal, jusqu'au nu de la toile. Matière riche de sa pauvreté, de ses débris et de ses ruines, repris sans repentir.

Les toiles d'Ashley sont tendues entre amoncellement et arasement, entre le nu du lin et l'épaisseur de la matière.
Mais toujours le fond donne sa densité à la surface : formes du puits et de l'arbre, qui sont liens entre l'ici-bas et l'au-delà, et, surtout, entre le monde souterrain, chthonien et tellurique, et la surface terrestre.

La peinture d'Ashley est archéologique. Dans son geste comme dans son inspiration.


NUANCES


Ni polychromes, ni monochromes, les toiles d'Ashley sont unichromes.
Chaque toile élit une couleur qu'elle dresse en majesté et qui règne sur son royaume, fondamentale. Qui résonne et se diffracte en harmoniques jusqu'à ses marges. Fidèle, dans l'ignorance vagabonde d'elle-même.

Sa palette est maigre, et donc essentielle : blanc, gris, bleu, noir. Et la terre et ses teintes : brun beige tabac marron ocre terre d'ombre.
Et rouge. Car " je suis un tableau : barbare et rouge " (" Chant d'Amergin ").
Pas de vert. Car les toiles d'Ashley sont herbe et arbres.

La peinture, dans l'intense résonance qui sourd de la variation chromatique.
Art de la nuance infime et insensible, les toiles d'Ashley élisent, dans l'ignorance résolue des vains contrastes conflictuels, les associations et les accords. Portée par les infimes transitions de la couleur, la toile se ramifie par variations insensibles.
Peinture du passage et de la transition, de la modulation et de la nuance, imperceptibles.

Matité absolue de la couleur.
Intense, mais jamais brillante.
Solide, mais jamais éclatante.
Implosive, rentrée, concentrée, en un mot, dense.
Une couleur nucléaire, qui se rétracte pour irradier. Qui se déploie en harmonie, en harmonies, non mélodies : dégradés, camaïeux, variations, contre-chants, amplifications - qui toujours sourdement éclatent par mille nuances.

Sa couleur est force aussi. Qui n'ignore pas l'éclat ponctuel, l'éclair de couleur qui tranche et resplendit dans sa singularité rare. De la couleur comme trait magique.


PASSAGES


Ashley ne peint pas la forme - sa matière, sa couleur. Qui ne sont que matières de l'expression.
Que montre-t-il alors inlassablement ? Que ce qui définit la forme n'est pas ce qui la borne ou la borde - border. Sa frontière et ses marges. Mais ce qui les abolit.
Là, dans ces territoires vastes et nus et désertiques et immenses comme des continents, que l'œil arpente lentement, patiemment, inlassablement, les frontières ne distinguent ni se séparent, elles unissent et conjoignent.
Ashley peint la lente migration millimétrique de l'œil qui progresse de contrées soumises en pays souverains, distants et pourtant proches, distincts et pourtant mêmes.

Et pourtant l'œil bute parfois, heurte. La frontière s'élève ou s'effondre, gouffre ou montagne. La toile est tension et combat - entre ce qui lie et relie, et ce qui sépare et détache. Ligne de crête.
Mais toujours une brèche s'ouvre, qui permet le passage. Vallée, gorge, plaine, défilé, lac, détroit.


ASTRE NOIR


Œuvre animée. Comme la lune, les femmes et les marées, les toiles d'Ashley sont liées aux cycles de la nature, à la succession des saisons, au passage des heures.
Car elles sont au monde, intensément reliées. Cadran solaire, la toile est intimement unie au passage du jour et des heures, qui l'éveillent, l'illuminent ou l'attisent. Avant la vie artificielle de la nuit, et ses lumières factices. Son sommeil.

Espaces dans le temps. Toiles calendaires et solaires, différentes selon le moment : l'heure, le jour, la saison. Leur humeur.
Car la toile de la naissance du jour n'est pas la toile du couchant, spectrale.
Car la toile de l'orient n'est pas la toile de l'occident.
Car la toile des Saturnales n'est pas la toile de la saint-Jean.

Mate comme la nuit, la toile ne reflète pourtant pas la lumière. Elle la boit comme la terre boit l'eau pour s'en nourrir.


QUE PEINDRE ?


Que peint Ashley ?

Il peint ce qui échappe au regard, l'envers du regard, ce que le regard ne sait voir.
Ce qu'il ne saurait voir.
Ce qui rend le monde possible. Les forces qui le sous-tendent, le soutiennent, et l'écrasent aussi, et l'effacent finalement.

Le tumulus s'endort, colline vague et incertaine.
Et les toiles d'Ashley reposent.

Silencieuses, les cordes du temps résonnent.
Comme les stèles, fichées dans le sol, veillent de leurs yeux aveugles.



Duan Amhairghine


Am gáeth i mmuir
Am tonn trethain
Am fúaimm mara
Am dam secht ndrenn
Am séig i n-aill
Am dér gréne
Am caín lubae
Am torc ar gáil
Am hé i llind
Am loch i mmaig
Am brí dánae
Am gae i fodb feras fechtu
Am dé delbas do chin codnu
Cóich é no-d-gléith clochur sléibe
Cía ón co-ta-gair áesa éscai
Cía dú i llaig funiud gréne
Cía beir búar o thig Temrach
Cía búar tethrach tibis cech dáin
Cía dé delbas fáebru áine
Commus caínte Cáinte gáeth












Christian Michel habite à Vitry-sur-seine, à deux pas de l'atelier d'Ashley.
Ancien élève de l'Ecole Normale supérieure, agrégé de lettres et docteur ès-lettres, il enseigne l'histoire et l'esthétique de la littérature, de la peinture et du cinéma à l'université de Picardie-Jules Verne (Amiens)